Bruno Lagarrigue

Contribution à l’histoire des petites communes du Cantal :
l’éloge funèbre d’Antoine DOMMERGUE (1845-1916),
ancien maire de Narnhac


Ceux qui connaissent déjà l’histoire de la découverte des manuscrits du poète Jean Xavier Napoléon VIDAL, savent que les vestiges des papiers vidaliens avaient été abandonnés durant de longues années dans les communs du château de La Chassagne à Pierrefort.[1] Avec ces pépites littéraires, d’autres documents avaient aussi été sauvés de la destruction au début de ce siècle. Ainsi, plus de 600 lettres adressées à l’ancien député du Cantal Armand BORY dans les années 1915-1916 par des administrés en difficulté, des soldats, des élus locaux, des responsables et des amis ont bravé les outrages du temps. Elles se trouvaient dans le désordre, froissées pour la plupart, empoussiérées pour certaines et collées entre elles pour d’autres.
       Avant d’entamer l’inventaire précis de ce corpus, il convenait de déployer, nettoyer et protéger ces documents. Ceci effectué, l’ensemble demandait à être reclassé chronologiquement. Au cours de ce dernier processus tout récemment achevé, nous avons constaté que le député répondait pratiquement à tous ses correspondants, comme le prouve le "R." qu’il laissait sur la plupart des enveloppes. C’est là que l’historien prend conscience de manière tangible combien le travail de cet homme public n’était pas une sinécure.
       Notre attention fut ensuite attirée par le brouillon de l’éloge funèbre du maire de Narnhac, Antoine DOMMERGUE, décédé le 16 juin 1916. Rédigé par Armand BORY, l’état dernier[2] de ce document valait la peine d’être retranscrit et présenté ici, car outre la rareté des documents de cette nature pouvant compléter l’histoire de petites communes, il met en évidence la bienveillance, l’humanité et l’empathie qui habitaient cet ancien député du Cantal tout en apportant de nouveaux éléments biographiques sans oublier les qualités les plus remarquables du regretté défunt.

Éloge funèbre
d’Antoine DOMMERGUE

(Narnhac, 9 mars 1845 – id., 16 juin 1916) [3]
ancien instituteur, ancien directeur de l’école publique
de Saint-Flour, maire de Narnhac (Cantal)

composé par

Jean Antoine Henry Armand BORY

(Allanche, 8 juillet 1844 – Paris, 20 mai 1931)
ancien député du Cantal (Ve, VIe et Xe législature de la IIIe
République), conseiller général, maire de Pierrefort

« Mesdames, messieurs
La mort de M. Dommergue subitement enlevé à sa famille, à ses amis, a vivement ému ceux qui l’aimaient, ceux qui le connaissaient. Il a été victime de son dévouement à ses devoirs de Maire. Il a voulu surveiller la construction du chemin qui conduit au cimetière de Narnhac et qu’il voulait faire terminer. C’est là que le froid l’a saisi, c’est là qu’il a contracté la maladie terrible qui l’a précipité au tombeau avec une rapidité qui nous a tous déconcertés.
            Vous connaissiez M. Dommergue, vous avez été les témoins de sa vie si remplie et si digne.
            Laborieux, intelligent, il embrasse la carrière de l’enseignement ; il fit preuve d’un mérite qui l’appela très vite aux postes les plus élevés. Il était un de ces maîtres qui ont le soucis constant de leur haute mission, qui se considèrent comme des faiseurs d’hommes, ne comptant pour rien la peine et l’effort quotidien, qui luttent avec leurs élèves pour pénétrer la science dans leur esprit en usant, suivant la variété des intelligences, des méthodes les plus diverses.
            Les succès obtenus par M. Dommergue à Clavières, à Coren, le désignaient pour la direction des nouvelles Écoles publiques de Saint-Flour lorsqu’elles furent laïcisées. La tâche était délicate. Il y avait en outre à créer à côté de l’École un pensionnat important.
            M. Dommergue réussit grâce à la discipline qu’il sut établir, grâce à la collaboration de Mme Dommergue qui entoura ses pensionnaires d’une sollicitude maternelle leur rappelant la famille, ses soins et sa vigilance veillant à leur éducation comme à celle de ses propres enfants.
            Au pensionnat, on se considérait comme ayant reçu le dépôt de ces jeunes consciences, on éveillait jamais un doute ou une critique qui pussent blesser ou affaiblir les croyances suggérées par les parents. M. Dommergue considérait comme criminel de priver les enfants de ces forces morales qui devaient les soutenir dans les épreuves de la vie et les maintenir dans la voie droite. Il croyait à leur toute puissance, il les respectait, il les enseignait.
            Les Écoles de Saint-Flour prospérèrent. M. Dommergue fut jugé digne de tous les éloges et des plus hautes récompenses.[4] Il les dirigea jusqu’au moment où l’âge de la retraite lui valut le repos.
            Il redevint alors avec une passion véritable un enfant de Narnhac. Il y accourait dès qu’il en avait le loisir, il projetait d’y vivre encore davantage, de rajeunir sa maison. Narnhac le choisi pour Maire et il s’attacha encore davantage à son pays natal.
            Il était si heureux de le retrouver, de revoir les parents, les amis, les bons voisins qui venaient s’entretenir avec lui, demander des conseils ou des services que son inlassable complaisance ne refusait jamais. Il prenait en mains les intérêts qui lui étaient confiés avec un dévouement exceptionnel.

- - - - - - - -
[1] Cf. Lagarrigue, Bruno, Soupirs d’amours, oeuvre romantique inédite du poète sanflorain Jean Xavier Napoléon Vidal 1804-1878, édition intégrale et critique, Éditions MFI, Nijmegen (NL), 2014, 496 pages, pp. 14-15.

[2] Les divers états antérieurs ne modifiant pas fondamen-talement la teneur de l’état dernier et non définitif du manuscrit, il ne nous a pas semblé utile de les présenter. Les personnes éventuellement intéressées pourront consulter la version numérique que nous donnons plus bas avec la ‘description matérielle’ de l’original. Toutefois, nous ne pouvions échapper à cette exigence pour la transcription des états antérieurs se trouvant dissimulés sous une paperole, que nous présentons dans les ‘particularités’ de ce document.

[3] Antoine DOMMERGUE avait épousé Catherine Virginie CROZAT (Chaliers, 28-11-1846 – Saint-Flour, 26-11-1943) à Chaliers (Cantal) le 3 juillet 1872. De ce mariage est issu Guillaume Alphonse DOMMERGUE, maire de Saint-Flour (du 15-09-1944 au 8-05-1953) et conseiller général qui fut élevé au grade d’Officier de la Légion d’Honneur (Base Léonore, 19800035/0013/1585).

[4] La médaille d’argent de l’éducation nationale avait été décernée à Antoine DOMMERGUE en 1887 (cf. L’Éducation nationale, 30 juillet 1887, n° 15, p. 172). Une autre distinction semble aussi lui avoir été décernée en 1904 (cf. Bulletin officiel de l’éducation nationale, 1905, vol. 76, n° 1629, 9 juillet 1904, p. 60).

            Sa bonté, son expérience des affaires l’avaient signalé à nos compatriotes. Ses convictions républicaines, son culte de la liberté et de la tolérance le firent choisi pour notre Conseiller d’arrondissement du Canton de Pierrefort à la mort de M. le Dr Riol[5]. Il faut avoir été le confident de ses projets, de ses ambitions pour notre Canton pour apprécier comme il convient le zèle qu’il a mis à nous servir ; qu’il s’agit de notre grande voirie, de nos courriers, de nos chemins de fer, il recherchait les progrès à réaliser afin de satisfaire nos intérêts généraux. Pour les intérêts privés, sa bonté était sans mesure, et dans les temps cruels que nous traversons, il n’était pas de misère qu’il ne voulut soulager, de souffrance ou d’inquiétude qu’il ne voulut apaiser. Nous l’avons tous vu à l’œuvre. Aussi était-il entouré d’une affection et d’une confiance qui se manifestaient par le sourire amical dans l’accueil, par la fidélité dans l’attachement.
            Il méritait cette sympathie générale par l’élévation de ses sentiments, par son mépris des basses rancunes, sa volonté d’user de son autorité envers tous avec bienveillance et justice.
            La vie publique de M. Dommergue a été celle d’un homme de bien, sa vie privée a été celle d’un  chef de famille modèle, aussi la mort soudaine qui l’abat éveille de toutes parts les plus vifs regrets. Il a été frappé loin des siens. Ses trois fils étaient à l’armée. À peine Mme Dommergue a-t-elle pu recevoir ses derniers baisers. Il s’est éteint doucement, en pleine connaissance, sans une plainte, avec une sérénité confiante qui reposait sur d’éternelles espérances, il est allé sans crainte vers Dieu, nous laissant tous désolé de sa mort.
            À Madame Dommergue, épouse si dévouée, à ses enfants, nous offrons nos condoléances les plus sincères, nous prenons une large part à leur malheur.

            Votre souvenir nous sera toujours précieux. Pour moi, je vois avec douleur se rompre les relations amicales qui remontaient à notre enfance.
            Adieu mon cher monsieur Dommergue. Je vous exprime les regrets de notre cher Narnhac, de notre cher Canton et au nom de tous vos amis en deuil je vous dis au revoir ! »
                           [ Transcription réalisée par BPL Lagarrigue, mars 2017 ]

 

Description matérielle du manuscrit (fichier pdf de l’original) :
       2 feuilles de papier quadrillé 4mm x 8mm sans filigrane

Dimensions :
       20,9 cm x 26,5 cm

Particularités :
       Le recto de la première feuille du document comporte en tête une paperole corrective partiellement collée sur le manuscrit (5,6 cm x 17,5 cm). Nous avons été contraints, pour mettre en évidence le texte d’origine se trouvant sous cette paperole, de réaliser un cliché au moyen d’un éclairage sous-jacent après avoir placé le manuscrit entre deux plaques de verre.


(Cliquez sur l’image pour obtenir une meilleure résolution)

Le résultat permet de donner ci-dessous la transcription du texte qu’Armand BORY avait rédigé avant les corrections de l’ouverture de cet éloge funèbre d’Antoine DOMMERGUE :
         « Messieurs
Nous sommes encore réunis à Narnhac pour déplorer la mort de l’un des nôtres.
            Il y a quelques jours nous disions adieu à l’un de nos jeunes soldats à Hypolyte [sic] Alger[6] mort des blessures reçues à Verdun, et nous rendions hommage à l’esprit de sacrifice qui fait la gloire de nos armées.
            Si nous sommes si nombreux aujourd’hui autour de M. Dommergue, c’est aussi pour rendre hommage afin aussi pour saluer en lui le maire dévoué, l’homme du Devoir, qui a contracté une maladie mortelle en <<meurt pour avoir>> travaillanté au bien de <<au bien de>> sa commune, à l’achèvement du chemin du cimetière qu’il tenait à faire terminer. […] »

Le texte encadré par les signes << et >> signifie que l’auteur l'avait placé au-dessus de la biffure qui précède dans la transcription.

Enfin, le verso de la première feuille du brouillon de l’éloge funèbre porte en haut à droite les mentions suivantes :

            Belmont
Jean Marie Vazelle 92e Régt
[7]
            5e Cie
Disparu le 1er 8bre 1914
dans la Somme
Combat La Savate [sic]

      Chapeau
      Colle
      Serrure verr[i]ère
      Crochets

- - - - - - - -
[5] Il s’agit de Charles RIOL, né à Thérondels (Aveyron) le 11 mai 1854 et décédé le 9 novembre 1908 à Maury (Pyrénées-Orientales), comme cela est consigné dans les tables des successions et absences de Pierrefort pour les années 1898-1922 (Arch. dép. du Cantal, 3Q 6651, vue 143/186, n° 158). Devenu docteur en médecine après avoir soutenu une thèse intitulée Étude critique et clinique de la délivrance par expression, Paris, 1880, 95 pages, il épousa Mélanie Louise PARAN (Loubaresse, 30-09-1861 − Cézens, 1-04-1919) à Loubaresse (Cantal) le 9 août 1886 après être devenu maire de Pierrefort où il cessa de signer dans les registres d’état civil le 1er janvier 1907.

[6] Il s’agit d’Hippolyte ALGER, né le 10 février 1887 à Saint-Martin-sous-Vigouroux (Cantal), domicilié à Narnhac et mort pour la France le 9 mai 1916 à l’ambulance de Sens (Yonne).

[7] Il s’agit de Jean Baptiste VAZELLE né à Narnhac le 2 décembre 1893 et disparu au combat à la Chavatte (Somme) le 1-10-1914. Armand BORY a noté par erreur ‘Jean Marie VAZELLE’ lequel, né à Malbo le 22 avril 1883, était du 82e Régiment d’Infanterie et mourut pour la France de maladie le 14 août 1915.
 

Licence Creative Commons
‘Contribution à l’histoire des petites communes du Cantal : l’éloge funèbre d’Antoine DOMMERGUE (1845-1916), ancien maire de Narnhac’, de BPL Lagarrigue, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.